« De la connaissance du droit. | Page d'accueil | Liste des questions d'oral »

18.11.2006

Ségolène, Première dame de France

On me demande de réagir à la désignation de S. Royal comme candidate du PS à l’élection présidentielle de 2007. En dehors de tout ce que les radios et les télévisions ont dit, que pourrais-je ajouter qui puisse présenter un intérêt quelconque ? Peut-être simplement quelques notations banales qui sont plus un constat qu’une réflexion scientifique.

I. Tout d’abord, le score obtenu par S. Royal est incontestablement une surprise. S’il était attendu qu’elle l’emporte in fine, mais l’emporter au premier tour avec un telle marge n’est pas le simple résultat d’un phénomène purement médiatique. C’est le résultat en fait de deux facteurs combinés ; d’une part le fait que les militants soient invités à désigner leur candidat directement et non plus indirectement par l’intermédiaire d’un congrès ; d’autre part le résultat d’une défiance évidente envers les candidats qui représentaient en fait le passé, l’activisme politique ancien et donc ne laissaient pas d’espoir de changement. Qu’on y songe. L. Fabius a été nommé premier ministre en 1984 par F. Mitterrand. Il est donc dans l’action politique depuis 26 ans. Comment pouvait-il incarner un nouvel élan, une nouvelle politique et surtout un nouveau personnel politique ? Et même si DSK a été depuis moins longtemps au gouvernement et à des postes de responsabilité uniquement ministériels, il en allait de même de cet ancien ministre des Finances. S. Royal a certes été ministre mais avec des portefeuilles secondaires ; elle n’apparait pas comme un « cheval de retour ».

II. Ensuite, le discours de S. Royal est aussi surprenant que déroutant. Les propositions qu’elle développe sont en fait celles des préoccupations quotidiennes des français comme s’il s’agissait de choisir un Premier ministre et non un Président de la République. La politique étrangère n’a été abordée que de manière très succincte dans le débat. Quid de la position de la candidate sur le Moyen-Orient, sur l’Iran, l’Irak, l’Europe, même si l’on sait qu’elle a été en faveur du « oui » au référendum de 2005. Quel politique de défense ? Tous ces sujets qui relève plus traditionnellement chez nous de la compétence présidentielle n’ont pas été abordés. C’est dire qu’en fait, les électeurs ne s’intéressent plus guère à ces questions qui n’ont sur leur quotidien que peu d’impact et en tous les cas bien moins que les questions de politique intérieure, les questions sociales, de sécurité, de délinquance, etc. Dans les régime où le chef de l’Etat n’a pas de pouvoirs réels, les élections législatives permettent de désigner un seul « homme » (chef du gouvernement, Premier ministre,, Chancelier etc.) qui à la fois aura en charge les questions de la vie quotidienne et celle de l’international et de la défense (pour prendre les sujets les plus sensibles). En France il était de tradition que ces questions soient traitées par le Président qui se décharge dès lors sur son premier Ministre du quotidien. Redonnons ici la formule de De Gaulle :

« En effet, le Président, qui, suivant notre Constitution, est l'homme de la nation, mis en place par elle-même pour répondre de son destin ; le Président, qui choisit le Premier Ministre, qui le nomme ainsi que les autres membres du Gouvernement, qui a la faculté de le changer, soit parce que se trouve accomplie la tâche qu'il lui destinait et qu'il veuille s'en faire une réserve en vue d'une phase ultérieure, soit parce qu'il ne l'approuverait plus ; le Président, qui arrête les décisions prises dans les Conseils, promulgue les lois, négocie et signe les traités, décrète, ou non, les mesures qui lui sont proposées, est le chef des Armées, nomme aux emplois publics ; le Président, qui, en cas de péril, doit prendre sur lui de faire tout ce qu'il faut ; le Président est évidemment seul à détenir et à déléguer l'autorité de l'Etat. Mais, précisément, la nature, l'étendue, la durée de sa tâche impliquent qu'il ne soit pas absorbé, sans relâche et sans limite, par la conjoncture, politique, parlementaire, économique et administrative. Au contraire, c'est là le lot, aussi complexe et méritoire qu'essentiel, du Premier Ministre français. »

C’est cette conception Gaulliste qui, me semble-t-il, est niée par le succès de S. Royal et qui disparait aussi dans le discours de N. Sarkosy (le distinguant de celui de MAM justement sur cette approche). Les électeurs veulent élire quelqu’un qui s’occupera de leur quotidien. Ils le pensaient déjà en élisant J. Chirac sur la « fracture sociale » et en le réélisant en 2002. Le Président, lui, a appliqué les mécanismes gaullistes à la lettre s’intéressant à l’international avec parfois un certain succès (Guerre d’Irak) et laissant à J.-P. Raffarin le quotidien. Ce fut la déception et donc la sanction du référendum après celle des régionales. Il en découle logiquement, pour exprimer cette volonté d’écoute, du quotidien, des gens et de leurs problèmes, le choix d’un vocabulaire qui étonne, de propositions qui irritent et qui surprennent. Mais s’il l’on y réfléchit bien, le choix du vocabulaire (volontaire ou non par la candidate) est en fait pour l’électeur la garantie qu’il est compris et qu’il sera écouté, que l’élu s’intéressera à son quotidien avant tout, car c’est cela qui est LE centre des préoccupations des gens. Du reste, les mots « gens » « peuple » sont, dans le vocabulaire « royaliste », fréquents et sans doute essentiels. Le « régionalisme » de son propos et de son expérience va aussi dans ce sens et, contrairement à ce que certains ont cru, est ressenti comme une garantie
de son sérieux et de sa proximité des problèmes de la société.

III. Enfin, le succès de S. Royal est le témoignage aussi d’un changement de style. Si les débuts de la V° République ont marqué la fin des habits, des chapeaux et du décorum qui entourait jusque là la Présidence et plus largement le pouvoir (même si la photo officielle du chef de l’Etat reste encore très solennelle jusqu’à l’élection de VGE) au profit du simple costume cravate, de la tête nue, et du « coin du feu », c’est maintenant une autre forme de style qui va s’imposer progressivement. La décontraction des déplacements de S. Royal, l’organisation de ses réunions, sans estrade, au centre de la pièce, au « milieu des gens », la candidate tournant à 360° pour s’adresser à tous, répondant, debout, un micro à la main, faisant usage d’un vocabulaire simple et direct, tout cela rompt avec les meeting, les discours de tribune, et donne même à O. Besancenot et plus encore à A. Laguiller un sacré coup de vieux. Finis aussi les effets qui découlaient nécessairement du cérémonial ancien. Finies les envolées des discours fleuves et la rhétorique voire la phraséologie. Il est vrai que la candidate n’a pas l’art oratoire que déploie souvent les « hommes » politiques et que F. Mitterrand pratiquait avec un brio incomparable. Mais cela n’a pas d’importance, on ne vient plus entendre un beau discours, un oracle, on vient écouter la voix du peuple qui s’exprime comme lui, sans effet, mais qui sonne vrai. Il y a un style nouveau qui se dessine et qui fascine les auditeurs. Qu’on regarde avec attention les images de ces réunions où le « staff de campagne » se retrouve lui-même dans la foule des militants et l’on verra que les regards sont amenés par ce principe à converger vers la candidate qui, encore une fois placée au centre, devient le point focal et, partant, rassemble. Même si l’on peut aussi voir dans cette configuration certains aspects messianiques, elle semble convenir à l’auditoire directement en contacte au même niveau que la candidate. Ce style pourra-t-il perdurer ? Il faudra le vérifier. Mais il a sans doute pour beaucoup contribué, dans les fédérations, au succès de S. Royal pendant cette phase de la campagne. J’ajouterai, au risque d’être taxé de misogynie, que parce qu’elle est une femme (et en fait la première femme à avoir une possibilité d’accéder à la plus haute magistrature du pays), elle a pu aussi donner un style nouveau en ajoutant la couleur de costumes tailleurs qui, sans avoir l’excentricité de ceux de R. Bachelot, font aussi ranger au rayon des austères ceux de MAM et les costumes stricts de Fabius, de DSK et de N Sarkosy. Ce n’est plus le chignon passéiste de S. Weil ou de M.-F. Garaud, la rigueur triste de C. Boutin ou C. Lepage, le discours convenu d’A. Laguiller ou de H. Bouchardeau ou encore le catastrophisme de D. Voynet. Il y a une certaine audace dans l’aspect vestimentaire de S. Royal qui sans ostentation, renouvelle là encore la panoplie du politique lui apportant une sorte de gaité réelle portant naturellement à l’espoir.

IV. Alors, que penser pour la suite. A ce stade il est encore difficile de savoir si la recette qui a si bien marché au parti socialiste est transposable pour la campagne présidentielle proprement dite. Mais on peut d’ores et déjà penser que cette campagne ne sera pas du tout ce que l’on a connu et ce que l’on pouvait s’attendre à connaître. L’irruption sur la scène politique de 2007 de ce phénomène encore mal cerné va certainement obliger les autres candidats à changer leurs méthodes. En effet, la donne a changé.
A gauche d’abord. On pouvait craindre un temps que la candidate doive commencer par assurer le rassemblement des socialistes. Dès lors que L. Fabius ne semble pas tenter de réitérer la sécession du référendum et compte tenu du score obtenu par S. Royal dès le premier tour, ce rassemblement semble devoir se faire sans mal, sauf peut-être quelques défections sans lendemain. A droite ensuite. S. Royal peut sans doute faire revenir vers la gauche quelques égarés qui voyaient en J.-M. Le Pen le seul capable de mettre à bas la forteresse des « politicards corrompus ».
Restent donc deux étapes à franchir.
Tout d’abord rassembler la gauche. S’il n’y a pas de candidature unique de la gauche non socialiste ou un front unis des les « nonistes », on peut raisonnablement penser que certains électeurs, soucieux d’un vote utile qui, en plus, donne un espoir de changement, se rallient à la candidate. L’enjeu n’est pas mince ici. Pour rassembler cette nébuleuse, seule une candidature extérieure aux partis traditionnels de la gauche non socialiste semble pouvoir fédérer suffisamment. Sinon, la multiplicité des candidats augmentera la difficulté d’atteindre les 500 signatures fatidiques. En tout état de cause, avec le succès qu’elle vient de remporter, S. Royal fait s’éloigner le spectre du « 21 avril » ; elle devrait, n’ayant pas de « bilan » à justifier, dépasser aisément la barre des 20 % des voix au premier tour, score qui devrait la mettre à l’abri d’une élimination précoce. Si J.-P. Chevènement ne parvient pas à se présenter et que les « verts » restent au niveau dont les sondages les créditent actuellement, elle devrait même pouvoir dépasser les 25 %.
Ensuite, rassembler au-delà de la gauche pour l’emporter au second tour. Il faut alors connaître l’impacte de la candidature de S. Royal sur le centre droit (puisque les radicaux de gauche ne présenteront pas de candidat) et dont sur l’électorat de F. Bayrou. Ce sera sans doute un enjeu majeur mais qui est encore trop lointain pour qu’on puisse faire des conjectures. Quant au « TSS » (tout sauf Sarkozy) qui pourrait tenter certains UPM dissident, on ne pourra en parler là encore qu’un fois le paysage nettement défini dans l’autre pôle central de la politique nationale.

Commentaires

Cher Monsieur,
A lire votre commentaire sur la victoire de Mme Royal à l'investiture socialiste, on a l'impression que vous partagez la conviction générale concernant le fond idéologique de Mme Royal. En effet, vous ne faites état que de la forme de son message et aucunement des éventuelles idées et autres convictions qu'elle pourrait défendre. Ainsi, je souhaiterais connaître votre opinion sur le fond (qui d'après moi est bien présent) du message de Mme Royal.

Ecrit par : Thépaut Charles | 19.11.2006

J'ai déjà traité du fond dans d'autres billets et j'en reparlerais. Mon intention ici n'était que de parler de la forme car je reste convaincu que cet élément a été fondamental dans ce premier succès. J'entendais ce matin des journalistes et mêmes des "hommes politiques" s'interroger : "peut-on faire désormais la même campagne que celle que l'on faisait habituellement entre hommes ?". Au rique encore une fois de parraître mysogine la réponse est "non". Hélas pourrait-on ajouter car cela montre qu'il y a encore du chemin pour l'égalité des sexes en politique mais c'est j'en suis sûr une réalité et je suis convaincu qu'elle dérange plus qu'il n'y parait les adversaires de S. Royal. J'espère que l'avenir me démentira ; entendons donc un peu.
Pour le fond je le redis j'enparlerais au fur et à mesure pour tous les candidats dès lorsqu'il concerne les domaines que je crois connaître et en particulier sur la question des institutions et des finances de l'Etat.

Ecrit par : ckelk12bi1 | 20.11.2006

Entièrement d'accord avec le décalage que vous présentez entre la position institutionnelle du président de la République et le contenu du discours politique ambiant sur sa fonction.
On peut d'ailleurs attendre les propositions constitutionnelles de Mme Royal pour être un peu étonné d'un autre décalage : entre son discours et celui de son porte-parole, le Député Montebourg sur la fonction du chef de l'Etat. Alors que l'une prône le maintien de la fonction centrale du président de la République, l'autre veut lui faire définitivement inaugurer les chrysanthèmes. Alors pour qui , la nouvelle manière de faire de la politique.
Deux remarques encore:
- Si Mme Royal est élue, je suis persuadé que la Realpolitik l'éloignera du terrain politique interne sur lequel elle place sa campagne (en même temps, on ne devient pas président en affichant son intention de débarrasser le sol chypriote de l'occupation turque...).
- Les socialistes et leur candidate ne sont-ils pas partis un peu tôt? Si elle s'essouffle au creux de l'hiver, que feront-ils pour sauver la Maison de Solferino?
Bref, il y a de quoi dire et les commentateurs n'ont pas fini de remplir leurs bons offices.

Bien cordialement, en souvenir d'une (déjà) lointaine soutenance...

FL

Ecrit par : Frédéric Laurie | 21.11.2006

Il est vrai que A. Montebourg a développé une conception très parlementaire de la Constitution mais dans le cadre d'une éventuelle VI° République. La question d'un réécriture de la constitution semble ne plus être réellement à l'ordre du jour.
Reste cependant à connaître ce que seront exactement les propositions de tous les candidats en matière institutionnelle. J'entendais dimanche dernier, sur Canal+ (Dimanche+ avec L. Ferrari, F. Hollande dire, que la question du mode de gouvernement et de la nature du régime se poserait après les LEGISLATIVES. Il ajoutait qu’il n’était pas suffisant de gagner la présidentielle si l’UMP gagnait les législatives.
Cette réflexion entraine-t-elle une volonté de changer le régime politique ? E. Balladur, interrogeait juste après F. Hollande n’a jamais manqué d’indiquer sa préférence pour un régime présidentiel. Le programme de l’UMP va-t-il dans ce sens.
Bref et très curieusement, la campagne électorale est encore une fois à côté de la vrai question ! Quand décideront les français et ne se trompe-t-on pas d’élections. Il faut suivre avec une particulière attention les programme des candidats et de leur partis sur ces questions pour pouvoir enfin savoir qui gouvernera après 2007.

Ecrit par : ckelk12bi1 | 22.11.2006